Cabinet TOROSSIAN 
Avocats à la Cour
 
Accueil  
 
Le monde des affaires  
 
La défense pénale  
 
Le permis de conduire  
 
Culture juridique  
 
Galaxie pénale  
 
 Maître Sévag TOROSSIAN

Maître Sévag TOROSSIAN  -  Conférence du stage  -  Vie des uns, vides des autres  -  Géopolitique des Républiques autoproclamées  -

 
Maître Sévag TOROSSIAN
Plaidoirie de la Conférence du Stage
2 juin 2005
 
Dans la rue, vous entendra-t-on crier ? 
  
Il y avait une histoire passionnelle entre le cri et la rue. 
Lui : il était expansif ; il en faisant toujours trop. Elle : elle aimait ça. Lui s’empressait de la divertir, de lui donner vie chaque jour sur les places des marchés, où chuchoter n’avait pas d’autre sens que l’avarice du c½ur. Elle : elle aimait ça.
Puis, le monde a changé. En recouvrant les trottoirs, le bitume a enseveli beaucoup d’entre eux. Peu ont survécu : des vendeurs des criées aux crieurs des vendanges, des livreurs ambulants aux acteurs funambules, il ne reste rien. Qui osera encore crier ‘‘Aline’’, pour qu’elle revienne ? Pire : vous entendra-t-elle ? Pire encore : vous écoutera-t-elle ?
Dans l’univers du son, c’est vrai, le cri n’a plus le monopole des hautes gammes. La guerre des bruits a commencé, et les concurrents sont légion : du chant de gémisseur de boulevard, au gémissement du chanteur de quartier ; du ton monocorde qui a bien voulu vous donner l’heure - mais pas trop -, au haut-parleur branché sur une boite vocal ;  où est passé le cri du c½ur, celui qui mobilise, celui qui destitue, qui réveille les malentendants et bousculent les malentendus ?
Car l’ennemi du cri, c’est la sourde oreille. La rue est devenue son royaume, et l’indifférence, son plus grand talent. Dans la rue, vous entendrait-on gémir ? Sans doute, vous entendrait-on ; mais vous écouterait-on pour autant ? La différence est dans l’engagement. L’oreille engagée est le partenaire du cri ; ils ont besoin l’un de l’autre. La sourde oreille le sait très bien. Elle qui préfère dormir sur ses deux oreilles. Ainsi, dans la rue, le cri trouvera toujours des alliés, des oreilles fécondes où il sera semé. Peu importe le nombre d’ennemis ; c’est dans le combat qu’il s’épanouit, pourvu qu’il soit juste.
Mais aujourd’hui, il y a d’autres sons.
Le son du désespoir, comme le silence d’une rue sombre ; couché sur un carton en guise de sommier, blotti contre un chien en guise de foyer. Qu’y a-t-il de plus criant que la banalisation du gémissement solitaire ? Désormais, l’agonisant doit être inventif pour être écouté.
Mais l’art de crier ne s’improvise pas : c’est une vocation. N’est pas crieur qui veut. Il y a des qualités de cris qui se disputent les auditoires urbains. Tel le cri qui dérange, voué à l’échec dans le meilleur des cas, à la crucifixion lorsqu’il annonce une révolution. Car la vocation du cri, c’est de déranger ; c’est de monter de trois octaves pour propulser des mots hors de ses tripes, pour qu’ils résonnent dans d’autres cavités osseuses, qu’ils soient transportés dans d’autres esprits, qu’ils soient dilatés dans d’autres c½urs.
Le chemin de la bouche à l’oreille étrangère, le cri le connaît par c½ur : c’est là qu’il a connu son premier amour, son idéal de révolution, sa vocation de dérangeur. Car le cri a une conscience : il est vivant à chaque offensive ; c’est lui qui donne la vie au nouveau-né pour dire à ses premiers témoins : « J’existe ».
Du cri à la parole, il n’y avait plus qu’une différence de vibration ; et de la parole au cri, une nouvelle mission : celle de décrasser les oreilles endurcies pour leur faire admettre leur incrédulité. Le cri est aussi une gifle, pour qui détourne le regard, qui fuit son propre miroir car il ne lui montre que des cicatrices. 
Le cri n’a pas d’odeur, mais il a au moins une dignité : celle de la passion de convaincre, de vaincre ses ennemis par un souffle, le souffle de toute une foule parfois, car le cri qui sort de mille voix est l’unique bâtisseur de l’histoire.
Les rues et les cris se ressemblent au fond, mais les rues ne sont pas toutes les mêmes. Les rues de Paris ne sont pas les rues de Srebrenica ; les boulevards moscovites n’ont pas les mêmes sons que les sentiers de Brazzaville. Ni les mêmes revendications. Lorsque dans les rues d’Erevan, le peuple criait « Nous sommes nos montagnes », qui aurait pu le déraciner ? Car ce sont bien les Parlements de rue qui destituent un à un les ennemis du cri de la Liberté.
D’un bout à l’autre du monde, les rues se distinguent aussi par la qualité de leurs cris. Dans celles aux volets fermés, on entend sans écouter. Dans celles aux volets ouverts, on sélectionnera, un peu comme on change de chaîne, du cri d’amour au cri de détresse, selon son humeur du moment.
Mais dans la rue, Monsieur, celui qui sautera par la fenêtre pour bondir dans la rue, celui-là, Monsieur : évidemment qu’on l’entendra crier ; tôt ou tard on l’entendra, car le Temps est l’allié du persévérant, et le verbe ‘‘entendre’’ se conjugue au futur.
On l’entendra, qu’importe que ses ennemis veuillent le faire conjuguer au passé ; le cri porte en lui l’espoir d’être écouté, peu importe quand. Vous l’entendrez, Monsieur, car vous comprendrez qu’il ne vit que pour vous. Vous l’aimerez, car vous vibrerez avec lui de toutes vos convictions, celles qui vous disent qu’il faut se révolter contre la souffrance ; celles qui vous tirent de l’esclavage de l’indifférence ; celles qui vous poussent à dépoussiérer le décor qui vous sert de rue.
Et ce jour-là, Monsieur, le devoir accompli, vous pourrez dire, dans un dernier souffle : j’ai vécu, alors maintenant, je me tais.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 
Question Mentions légales Contact Le Cabinet